Il nây a pas longtemps, jâai livrĂ© la liasse fiscale de notre sociĂ©tĂ© aux services des impĂŽts français. Lâoccasion pour moi de revenir sur une expĂ©rience dont je nâai pas encore parlĂ© ici.
Introduction
Tout dâabord, il faut remettre un peu de contexte. La premiĂšre question qui doit vous venir Ă lâesprit, câest : « Quâest-ce que cette histoire de sociĂ©tĂ© ? » Et bien, laissez-moi vous lâexpliquerâŠ
Contexte
En 3e annĂ©e (1re annĂ©e de cycle ingĂ©nieur), Ă Polytech Nancy, on doit participer Ă un projet. Câest une mission qui sâĂ©tale sur toute lâannĂ©e et qui vise Ă mobiliser les Ă©tudiants sur diverses problĂ©matiques. Bien que lâĂ©cole propose des projets, Ă lâorigine, le but est plutĂŽt de trouver une problĂ©matique auprĂšs dâun acteur industriel. Câest dans ce cadre quâavec mes compĂšres Louis Miclo et Florent Ackermann, nous nous Ă©tions lancĂ©s dans cette Ă©popĂ©e : la crĂ©ation dâun bar.
En effet, un professeur de lâĂ©cole, M. Marc Michel, propose un cursus pour initier les Ă©tudiants Ă lâentrepreneuriat. Et le plus beau, câest que ce cursus permet de valider le projet de 3e annĂ©e. Donc, si on rĂ©capitule, on a :
- 3 fous qui veulent créer un bar ambulant
- 1 professeur et 1 tuteur qui les motivent pour sauter le pas
- Beaucoup de temps alloué à ce projet

Tous les ingrĂ©dients Ă©taient rĂ©unis pour lancer une machine qui nâallait pas sâarrĂȘter de sitĂŽt.
La création
Donc, aprĂšs quelques mois de rĂ©flexion, nous avons commencĂ© Ă entreprendre les dĂ©marches pour crĂ©er une sociĂ©tĂ©. Une SAS pour ĂȘtre plus prĂ©cis.
La déclaration
Nous sommes passés par la trÚs longue route de la déclaration. AprÚs une publication dans un journal accrédité (on avait choisi Le Républicain Lorrain), et un passage au tribunal de commerce, on avait enfin notre société.

Je mâĂ©tais occupĂ© de toutes les dĂ©marches pendant que les gars cherchaient des moyens de construire efficacement la remorque (normes, matĂ©riaux). Cette expĂ©rience mâa donnĂ© le goĂ»t dâen apprendre un peu plus sur le cadre lĂ©gal qui nous entoure. Et bien que la situation ne soit pas aussi infernale dans dâautres pays pour dĂ©clarer sa sociĂ©tĂ©, ce que jâai appris est assez facilement transposable Ă dâautres situations dans mon futur.
Enfin, la chose la plus importante que jâai apprise : il faut un comptable. Câest juste inquiĂ©tant le temps quâon a perdu lĂ -dessus. Pourtant, je nâĂ©tais pas inefficace. On manquait juste dâinformations. Aujourdâhui, on les a, mais on en a trop. On aurait dĂ» se faire accompagner pour obtenir le strict nĂ©cessaire et gagner du temps pour le dĂ©penser sur dâautres tĂąches beaucoup plus utiles pour nous.
La division du travail, câest trĂšs important, et on lâa appris Ă nos dĂ©pens !
La construction
Puis nous avons dĂ» entamer la construction de la bĂȘte.
Heureusement pour nous, lâĂ©cole est Ă©quipĂ©e dâun dĂ©partement technique (DT) trĂšs bien fourni.
Nous avons donc passĂ© notre mois de juin Ă usiner, dĂ©couper et visser Ă lâintĂ©rieur du vĂ©hicule. CâĂ©tait lâoccasion de remettre en pratique plusieurs enseignements quâon nous avait dispensĂ©s en PeiP Ă Polytech Nancy. Avec ça et un peu dâaide dâamis et du personnel, on a avancĂ© trĂšs rapidement.

Et aprĂšs plusieurs jours de sueur, notre truck Ă©tait prĂȘt pour le service.

Premier service
Il était temps pour nous de montrer au monde ce que nos esprits (malades) avaient conçu.
GrĂące Ă M. Michel, nous avions pu prĂ©senter notre projet Ă plusieurs acteurs de lâĂ©cole, notamment le directeur et la responsable communication (nouvelle Ă ce moment-lĂ ).
Polytech nous avait dĂ©jĂ bien aidĂ©s par rapport au DT et Ă la place quâon occupait derriĂšre ce dernier. AprĂšs discussion, il a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© quâon ferait notre premiĂšre sur le parking de lâĂ©tablissement.
Pour nous, câĂ©tait royal : un petit pĂ©cule pour renflouer les caisses suite aux grosses dĂ©penses ; commencer sans stress notre premiĂšre expĂ©rience en tant que barman ; pouvoir corriger rapidement des oublis.
CâĂ©tait notre premier service !
La moindre des choses quâon peut dire, câest quâil allait ĂȘtre trĂšs diffĂ©rent des suivants.
Opérer
En effet, nos prestations suivantes Ă©taient plus rĂ©elles et avec des inconnus. Ici, pas de possibilitĂ© dâoublier quelque chose et dâaller le rechercher. Câest le monde rĂ©el, et il fallait quâon soit prĂȘts constamment.

Est-ce que vous sentez quâon est prĂȘt sur cette photo ?
Le plan de base
On avait donc un plan. Ă lâorigine, on prĂ©voyait de tourner autour de Nancy, dans des petites communes de Meurthe-et-Moselle, et pourquoi pas de Moselle si elles sont assez proches.
On a commencĂ© par faire une liste des communes intĂ©ressantes sur un pĂ©rimĂštre assez large, et en Ă©crĂ©mant avec divers paramĂštres (tailles, prĂ©sence dâun dĂ©bit de boisson, etc.), on sâest retrouvĂ© avec une liste assez consĂ©quente de communes Ă contacter.
Sauf que chaque municipalitĂ© a la possibilitĂ© dâaccepter ou de refuser notre venue. Et beaucoup ont prĂ©fĂ©rĂ© faire les morts ou ne pas rĂ©pondre. Mais plutĂŽt que dâaccabler certains, je prĂ©fĂšre remercier les communes qui nous ont acceptĂ©s :
- Sommerviller
- ChĂąteau-Salin
- Raling
- Rohrbach-lĂšs-Bitche
- Ćting
Merci beaucoup Ă leurs Ă©quipes municipales dâavoir acceptĂ© notre expĂ©rience un peu folle.
Ceci Ă©tant dit, quand on place les diffĂ©rents points sur la carte, on se rend compte quâils sont tous trĂšs Ă©loignĂ©s de Nancy, Ă part Sommerviller, mais ce dernier nâĂ©tant pas rentable, on a arrĂȘtĂ© de le servir. Donc, nous nous retrouvions avec 100 % de nos communes en Moselle et un QG Ă Nancy.
On sâest donc dĂ©cidĂ© Ă dĂ©mĂ©nager chez Florent, Ă cĂŽtĂ© de Bitche, oĂč ses parents ont trĂšs gentiment acceptĂ© de nous loger Ă titre gratuit. Cela avait pas mal changĂ© nos plans. Et notre manque dâorganisation, oĂč rien nâavait Ă©tĂ© calculĂ© Ă lâavance, nâarrangeait pas les choses.
Une situation catastrophique
En fait, la situation Ă©tait telle quâon se retrouvait souvent Ă faire des Ă©normes journĂ©es de 12 heures de travail peu efficaces. Plusieurs fois, on a Ă©tĂ© obligĂ©s dâannuler ou de dĂ©caler des Ă©vĂ©nements parce quâon nâavait pas anticipĂ© telle contrainte mĂ©tĂ©orologique, ou telle dĂ©pense inutile de temps qui a un rendement excessivement bas.
Pour décrire notre désorganisation trÚs simplement :
- Pas dâorganigramme : personne nâĂ©tait responsable de quoi que ce soit, et ça donnait souvent lieu Ă des situations oĂč rien nâĂ©tait fait (ou trop tard), car personne nâen Ă©tait responsable.
- Pas de processus : on mettait 1h30 Ă dĂ©baller notre fond de commerce, et Ă peu prĂšs autant Ă tout remballer pour partir. Soit lâĂ©quivalent de plus de 3 heures de travail inefficace Ă trois qui ne rapporte pas dâargent. Tout ça parce que rien nâĂ©tait normalisĂ©. Du stockage Ă la vente jusquâĂ la gestion des dĂ©chets : tout Ă©tait fait au hasard.
- Une gestion des stocks épouvantable
- Un lieu de travail désagréable
Vous ajoutez à ça le fait que jâai abandonnĂ© les gars deux semaines pour travailler sur un autre engagement lĂ©galement beaucoup plus urgent, et vous obtenez un cocktail explosif qui nous aurait tous menĂ©s Ă notre propre perte si nous nâavions pas discutĂ© pour reprendre la situation en main.
AprĂšs coup, ce passage mâa vraiment appris Ă gĂ©rer le stress et Ă prioriser les tĂąches. Avec le recul, jâaurais pu Ă©viter cette superposition en mâorganisant mieux et en osant dire non Ă ce projet parallĂšle qui sâenlisait.
Le Lean nous a sauvés
Donc, on se retrouve avec une situation catastrophique, et encore plus dâun mois Ă servir.
Il fallait agir. Et pour ce faire, on a puisé dans les cours de la spécialité M3 tenus par Philippe Weber à Polytech Nancy, que Florent et Louis suivaient depuis déjà un an. On allait appliquer des éléments et des bonnes pratiques du lean.
Lean, en anglais, ça signifie « maigre ». Et câest tout le but de la dĂ©marche. On veut amaigrir le temps quâon alloue inutilement Ă des tĂąches. On veut diminuer notre charge mentale et se sentir heureux de faire ce quâon fait. Parce quâĂ la base, ce projet, câest un dĂ©lire dâĂ©tudiants, pas une plaie. Et pourtant, on traĂźnait lĂ un fardeau qui Ă©tait plus quâamĂ©liorable.
Se responsabiliser
Dans un premier temps, on a tous vidĂ© notre sac. Je me suis excusĂ© auprĂšs des gars dâavoir Ă©tĂ© absent. Ma dĂ©marche Ă©tait critiquable, et bien que je la pense justifiĂ©e, je comprends quâelle soit difficile Ă accepter. Câest pour ça que jâai acceptĂ© toutes les critiques quâon mâa livrĂ©es, car elles Ă©taient entendables.
Dans un deuxiÚme temps, avec tout ça, on a fixé des rÎles. Chacun était responsable de quelque chose dans la société :
- Florent gĂ©rait la logistique, vu quâon utilisait sa voiture
- Louis gérait la nourriture
- Je gĂ©rais les boissons On a un peu tournĂ© pour que ça corresponde Ă chacun, et lâentreprise ne sâen est que mieux portĂ©e.
Ranger et organiser avec les 5S
Les 5S sont une des pratiques du Lean. Câest celle qui, Ă mon avis, nous a le plus servi sur le temps court. Ăa consiste en :
- Seiri (æŽç) = Supprimer. On a supprimĂ© tout le superflu de la remorque. La trancheuse qui prenait une place monstre et qui nous permettait uniquement de passer pour des professionnels auprĂšs des clients a Ă©tĂ© rangĂ©e dans un endroit oĂč il Ă©tait beaucoup plus pratique de lâutiliser et de la nettoyer. Avec ça, une myriade dâobjets qui nâavaient pas leur place ont disparu, crĂ©ant un espace de travail beaucoup plus sain.
- Seiton (æŽé ) = Situer. Les gars avaient dĂ©jĂ entrepris dâĂ©tiqueter les espaces de rangement. On a juste eu Ă optimiser le tout pour Ă©viter de se marcher constamment dessus.
- Seiso (æž æ) = Faire scintiller. Une routine propretĂ© a Ă©tĂ© mise en place chaque jour dâopĂ©ration, avant le service. Tout Ă©tait nettoyĂ©, des ustensiles jusquâau sol. Tout Ă©tait dĂ©sinfectĂ©. Nous Ă©tions beaucoup plus hygiĂ©niques quâavant, et le travail nâen Ă©tait que plus agrĂ©able (câest Ă©trangement moins triste de travailler quand on nâa pas les chaussures qui collent au sol sale de la veille).
- Seiketsu (æž æœ) = Standardiser. Tout Ă©tait consignĂ© dans un document pour ne rien oublier au dĂ©part, gĂ©rer les stocks, les ranger, vider le superflu et nettoyer avant quoi que ce soit.
- Shitsuke (èșŸ) = Suivre. Bien quâon nâĂ©tait pas parfaits au niveau du suivi, la stratĂ©gie avait plus que portĂ© ses fruits.
Résultat : on est passés de 12 heures et plus de travail par jour à plus que 6 bien rentabilisées. Tout était à sa place. Le travail était devenu plus agréable.
Notre entreprise nâĂ©tait pas un immense complexe industriel, mais appliquer ces stratĂ©gies nous a sauvĂ© la vie. Il existe bien dâautres pratiques Lean exĂ©cutables Ă la carte (selon les besoins de chacun), et nous avons trouvĂ© notre compte avec ce peu dâorganisation.
Et aprĂšs
Aujourdâhui, nous sommes Ă 5 mois du dernier service du bar. La liasse fiscale a Ă©tĂ© dĂ©posĂ©e et nous nous tournons vers la liquidation Ă lâamiable de lâactivitĂ©. Ce nâĂ©tait pas rentable en termes dâinvestissement en temps. En argent, on sây retrouve un petit peu. Louis a fait un dernier Ă©vĂ©nement en septembre qui a permis dâĂ©quilibrer les comptes. Si bien que si lâon vend la remorque (ce quâon veut faire), on serait en positif dâune centaine dâeuros.
Conclusion
Cette expĂ©rience a Ă©tĂ© une immense claque de rĂ©alitĂ© par laquelle on est tous ressortis grandis. Je remercie vivement les personnels de lâĂ©cole qui nous ont aidĂ©s, ainsi que les communes qui ont acceptĂ© de nous accueillir.
Pour ma part, jâen ai tirĂ© un certain attrait pour le lean. Je mâintĂ©resse encore beaucoup Ă ce sujet, bien que ça ne soit pas ma spĂ©cialitĂ©. Ăa nous a tellement sauvĂ© la vie que jâessaie dâappliquer certains des prĂ©ceptes dans ma vie de tous les jours pour mieux mâorganiser.
Les 3 rĂšgles du futur entrepreneur
On peut tirer trois rÚgles de cette expérience :
- Bien sâentourer pour gagner du temps (comptable) et avoir des retours dâexpĂ©rience sur des expĂ©riences similaires pour apprendre des erreurs des autres.
- Avoir un framework dâorganisation clair sans pour autant ĂȘtre dogmatique : lean, kanban, kaizen, SCRUM, SAFe, etc. Mes prĂ©fĂ©rences allant aux trois premiers.
- Faire un produit minimum viable (MVP) le plus tÎt possible pour itérer, rendre compte et corriger plus rapidement, facilement et efficacement.

JâespĂšre que cet article vous aura plu.